Allez-vous-en, on ferme! Retour sur la fermeture de municipalités marginales au début des années 1970.
Université LavalSalle Bécancour
Dans les années 1960, le gouvernement du Québec était en pleine effervescence. L’appareil d’État faisait alors l’objet d’une modernisation technocratique d’envergure. Tous les secteurs d’intervention étatique étaient touchés par cette « Révolution tranquille » : la santé, l’éducation, le développement économique et énergétique, etc. L’aménagement du territoire et l’administration foncière n’était pas en reste. Sur la base d’une rationalité naissante visant la pratique de la planification de l’organisation territoriale, le gouvernement du Québec, de concert avec le gouvernement du Canada, lançait un vaste projet de planification centralisée du territoire touchant la région de l’Est du Québec, alors en mal considéré en déclin et en mal de développement. Cette expérience connue par l’acronyme BAEQ (pour Bureau d’aménagement de l’Est du Québec) avait des objectifs ambitieux, soit de revoir la structure de l’organisation territoriale en fonction des potentiel réels (inhérents principalement à l’exploitation des ressources naturelles). De vastes études de caractérisations ont ainsi été réalisées afin de supporter la planification d’un aménagement rationnel de l’Est du Québec, dans le but renverser la dynamique de déclin économique.
Toutefois, les constats obtenus et les solutions proposées furent des plus brutaux, sans considération pour les communautés, les familles et les personnes vivant sur et pour le territoire. La rationalité aménagiste de l’époque statuait ainsi que plusieurs communautés (villages et paroisses) seraient dissoutes et que leur population serait déplacée ailleurs. Plus d’une centaine de ces communautés étaient visées. Un ultimatum était fixé, après quoi l’État ferait table rase et récupérerait les terres concédées pour les refondre dans le domaine public.
Une forte réaction populaire s’est organisée dans plusieurs lieux, donnant lieu au mouvement des « Opérations Dignité ». Manifestation d’une volonté farouche d’habiter le territoire et d’y vivre, les populations touchées par la menace d’expulsion envoyait un message clair au gouvernement, qui résonne toujours aujourd’hui : l’aménagement du territoire est tout d’abord fait par et pour la population. Cette position est toujours au cœur des pratiques d’aménagement actuelles.
Enfin, une douzaine de village et paroisses ont été fermées au tournant des années 1970, entraînant des déplacements « traumatisants » pour les populations concernées. Les terres habitées ont été délaissées et ont été laissées au bon soin de la nature, tout en conservant une marque de la présence humaine. Les chemins, des superficies défrichées, des ruines de même que les cimetières en sont toujours des témoins importants. Plus de 50 ans après les ordres d’éviction, cette expérience est toujours une source d’enseignement pertinent pour la pratique actuelle de l’administration des terres et de l’aménagement du territoire. Et la mémoire territoriale est portée aujourd’hui par des expositions, des conférences et le théâtre. On tente ainsi de cautériser la blessure.
Présentateur : Francis Roy, professeur au Département des sciences géomatiques, Université Laval
Francis Roy : Francis Roy est professeur titulaire au Département des sciences géomatiques de l’Université Laval, où il a occupé plusieurs postes de direction (programmes et département). Il enseigne et réalise des activités de recherche dans les domaines du cadastre, de la sécurisation des droits, de l’aménagement du territoire et de la gouvernance foncière. Il a contribué aux travaux scientifiques ayant mené à l’élaboration du plan québécois de protection du territoire face aux inondations. Il est conseiller à la formation auprès du bureau de direction de la Fédération des géomètres francophones. Il est aussi membre de l’Ordre des arpenteurs-géomètres du Québec depuis 1991.
